Le traumatisme dans les trajectoires du trouble neurologique fonctionnel

De l’hystérie de conversion aux neurosciences contemporaines
Aucune expérience ne se volatilise en s’achevant. Le traumatisme fait partie de ces épreuves qui ne se contentent pas d’avoir eu lieu, comme un jalon posé sur une ligne de temps : il peut altérer durablement la façon dont l’organisme entrera en collision avec les événements de la vie.
L’histoire du trouble neurologique fonctionnel (TNF), longtemps rattaché à l’hystérie de conversion, en témoigne. Dans les Études sur l’hystérie, Breuer et Freud écrivaient que les hystériques « souffrent surtout de réminiscences ». Loin de tout étiquetage, la formule disait déjà l’essentiel : certains événements ne s’effacent pas avec le passé et continuent d’infléchir la manière dont le sujet perçoit, ressent et réagit.
La théorie freudienne de la conversion allait plus loin : un affect sans issue psychique se transformerait en manifestation corporelle. C’est de cette trajectoire linéaire que les modèles contemporains prennent le large. La question n’est plus quel conflit le corps exprime, mais comment l’expérience remanie les mécanismes par lesquels cerveau et corps perçoivent, prédisent, ressentent et agissent.
Fréquent, mais ni nécessaire ni suffisant
La méta-analyse de Ludwig (Lancet Psychiatry, 2018 ; 34 études, 1 405 patients) documente solidement le lien entre adversité et TNF. Comparés à des personnes en bonne santé ou souffrant d’autres troubles, les patients rapportent environ deux fois et demie plus souvent une négligence émotionnelle dans l’enfance (49 % contre 20 %), des violences physiques (30 % contre 12 %) et des abus sexuels (24 % contre 10 %). Que la négligence émotionnelle présente l’association la plus forte, devant les abus sexuels, rompt avec les lectures anciennes centrées sur la sexualité traumatique.
Pour autant, une proportion notable de patients ne rapporte aucun facteur de stress identifiable. Depuis le DSM-5 (2013), le traumatisme n’est plus requis pour le diagnostic, qui repose sur des signes positifs à l’examen : signe de Hoover, entraînement du tremblement, distractibilité des symptômes. Important, parfois déterminant, il n’est ni nécessaire ni suffisant.
Spinoza : un seul individu, deux registres de description
Spinoza offre ici un cadre fécond : « l’objet de l’idée constituant l’âme humaine est le corps » (Éthique, II, 13). L’homme n’est pas un esprit logé dans un corps : corps et esprit sont une seule et même chose, conçue tantôt sous l’attribut de l’étendue, tantôt sous celui de la pensée. L’affect lui-même est une affection du corps qui augmente ou diminue sa puissance d’agir, et en même temps l’idée de cette affection (III, définition 3) : le traumatisme est une rencontre qui modifie durablement la manière dont l’individu pourra ensuite être affecté, percevoir et agir.
Le traumatisme comme apprentissage du système nerveux
Le traumatisme mobilise simultanément détection de la menace, attention, mémoire, intéroception, réponses autonomes et motrices ; lorsque certaines de ces réponses persistent, l’organisme devient plus vigilant, plus enclin à lire des sensations comme menaçantes. Le système a appris quelque chose. Trois mécanismes sont particulièrement étudiés : le système de saillance, qui détermine quels signaux deviennent prioritaires — après des expériences de menace, certains signaux corporels le restent durablement ; l’intéroception, perception du corps de l’intérieur, qui donne à des sensations banales, surveillées à l’excès, une importance inhabituelle ; le traitement prédictif, enfin, selon lequel le cerveau anticipe en permanence ce qu’il s’attend à percevoir — dans les TNF, des attentes trop précises concernant le corps ou le mouvement peuvent l’emporter sur les signaux réels, jusqu’à constituer un modèle interne du symptôme (Hallett et al., 2022).
D’où une reformulation de la conversion : non plus un conflit psychique qui se transforme, par on ne sait quel mystère, en symptôme corporel, mais une expérience qui devient apprentissage, un apprentissage qui modifie l’attention, la prédiction et le contrôle corporel, et de là un symptôme fonctionnel.
Cet apprentissage précède la compréhension. Prenons la victime d’un attentat : rien dans son modèle du monde n’anticipait l’événement, et cette erreur de prédiction massive fait basculer le traitement vers les circuits rapides — amygdale, réponses autonomes, motrices, défensives — qui n’ont pas besoin de savoir ce qui se passe pour associer contexte, sensations et danger. Ce conditionnement est immédiat, non déclaratif, et d’autant plus solide que le stress est extrême ; dans le même temps, l’encodage hippocampique, celui qui situe l’événement dans le temps et dans un récit, est le plus perturbé. Ehlers et Clark (2000) décrivent un traitement piloté par les données : des fragments sensoriels enregistrés sans intégration conceptuelle. Freud l’avait vu dès 1920 sous un autre vocabulaire : ce n’est pas l’angoisse qui traumatise, mais l’effroi — le danger rencontré sans préparation.
La représentation, au sens d’un récit intégré, ne commence donc que lorsque le sujet reprend possession de lui-même, souvent bien après et par reconstruction. Mais elle arrive sur un terrain déjà occupé : le corps a appris avant que le sujet n’ait compris, et ce qu’il a appris ne se laisse pas relire comme un souvenir. C’est pourquoi les intrusions ont ce caractère de présent absolu, pourquoi la dissociation péritraumatique est l’un des meilleurs prédicteurs du trouble de stress post-traumatique (Ozer et al., 2003), et pourquoi raconter ne suffit pas toujours : ce qui a été appris sans représentation doit être réappris, par l’exposition et le mouvement, et non seulement mis en mots. Là où Freud parlait de réminiscence, nous parlons d’apprentissage : le passé n’est pas « raconté par le corps », il est inscrit dans le traitement de l’information.
Différentes trajectoires vers un même point d’arrivée
Il serait toutefois erroné d’écrire TNF = traumatisme caché. Plusieurs trajectoires y conduisent :
- traumatisme → hypervigilance → dissociation → crise fonctionnelle ;
- accident → douleur → peur du mouvement → trouble moteur fonctionnel ;
- infection → fatigue → hyperattention corporelle → symptômes fonctionnels ;
- ou encore stress, migraine, chirurgie, épuisement.
Le TNF est une voie finale commune. Chez certains patients, néanmoins, le traumatisme occupe une place centrale — d’où l’hypothèse d’un sous-type traumatique du TNF (Paredes-Echeverri et al., 2022). Plutôt que de demander s’il est la cause, mieux vaut demander quelle fonction il remplit : prédisposant, précipitant ou perpétuant, lorsque l’hypervigilance, l’évitement, la dissociation ou la peur des symptômes entretiennent le trouble.
Une diminution (réversible) de la puissance d’agir
Dès lors, l’alternative « psychologique ou neurologique » perd son sens. C’est là que Spinoza rejoint la clinique. Après certains traumatismes, le monde se rétrécit : on évite, on anticipe le danger, on surveille son corps ; certaines sensations deviennent menaçantes, certaines actions plus difficiles. La puissance d’agir a diminué.
Or la thérapeutique du TNF vise précisément à la restaurer : réapprendre le mouvement, réduire l’évitement, déplacer l’attention, permettre au cerveau de réviser ses prédictions. Ce qui a été appris peut être désappris : le système n’est pas détruit, il fonctionne autrement — et peut apprendre à fonctionner autrement encore.
Conclusion
L’hystérie de conversion avait eu l’intuition juste, à savoir que le passé se manifeste dans le présent du corps mais l’avait conçue comme un passage du psychique vers le somatique. Or l’expérience modifie l’organisme tout entier : le traumatisme ne laisse pas seulement un souvenir, il laisse une manière acquise de sentir, d’anticiper et d’agir. Et c’est parce que cette manière a été construite qu’elle peut, au moins en partie, être reconstruite.
Armand Shneor
Psychologue Clinicien
Références
Breuer J, Freud S. Études sur l’hystérie. 1895.
Drane DL, Fani N, Hallett M, Khalsa SS, Perez DL, Roberts NA. A framework for understanding the pathophysiology of functional neurological disorder. CNS Spectrums. 2021;26(6):555-561.
Ehlers A, Clark DM. A cognitive model of posttraumatic stress disorder. Behaviour Research and Therapy. 2000;38(4):319-345.
Freud S. Au-delà du principe de plaisir. 1920.
Hallett M, Aybek S, Dworetzky BA, McWhirter L, Staab JP, Stone J. Functional neurological disorder: new subtypes and shared mechanisms. Lancet Neurology. 2022;21(6):537-550.
Keynejad RC, Frodl T, Kanaan R, Pariante C, Reuber M, Nicholson TR. Stress and functional neurological disorders: mechanistic insights. J Neurol Neurosurg Psychiatry. 2019;90(7):813-821.
Ludwig L, Pasman JA, Nicholson T, et al. Stressful life events and maltreatment in conversion (functional neurological) disorder: systematic review and meta-analysis of case-control studies. Lancet Psychiatry. 2018;5(4):307-320.
Morsy SK, Aybek S, Carson A, et al. The relationship between types of life events and the onset of functional neurological disorder in adults: a systematic review and meta-analysis. Psychological Medicine. 2022;52(3):401-418.
Ozer EJ, Best SR, Lipsey TL, Weiss DS. Predictors of posttraumatic stress disorder and symptoms in adults: a meta-analysis. Psychological Bulletin. 2003;129(1):52-73.
Paredes-Echeverri S, Guthrie AJ, Perez DL. Toward a possible trauma subtype of functional neurological disorder. Front Psychiatry. 2022;13:1040911.
Spinoza B. Éthique. 1677. Parties II et III.
Présentation
Armand Shneor est psychologue clinicien et neuropsychologue. Installé en Israël, il exerce en libéral auprès d’une patientèle francophone, établie en Israël, en France et dans d’autres pays francophones. Il consacre une part de sa pratique aux troubles neurologiques fonctionnels, aux bilans neuropsychologiques de l’enfant et de l’adulte et à la prise en charge du psychotraumatisme. Il anime des cycles de conférences, en présentiel et à distanciel, qui articulent clinique, neurosciences et philosophie. Il est auteur de nombreux articles qu’on peut retrouver sur www.armandshneor.com




