La méthode Vojta




Guillemette Moreau-Pernet est Masseur-Kinésithérapeute Diplômée d’État à l’IFMK de Vichy.
Après avoir travaillé trois années en CHU, elle s’est ensuite installée en exercice libéral où elle développe une expertise marquée en neurologie. Son approche conjugue techniques manuelles généralistes et spécialisées, telles que la thérapie Vojta, mais également faisant appelle à des technologies innovantes, notamment avec l’utilisation du robot G-EO pour l’entraînement à la marche.
Son engagement professionnel et associatif a été distingué par le Trophée des Aidants 2025 de l’ANMONM Paris et le Prix du Public du CESER AURA en 2023.
Mme Moreau-Pernet fut Présidente de l’Association Vojta Francophone de 2021 à 2025. Ouverte à une approche technique internationale, c’est en 2017 qu’elle commence sa formation à la thérapie Vojta auprès de formateurs kinésithérapeutes allemands de l’Institut Vojta Gesellschaft.
La technique Vojta étant encore peu connue en France, la kinésithérapeute travaille actuellement à la réalisation d’un documentaire sur ce sujet. Accompagnée dans cette démarche par le réalisateur et producteur Sylvain Godard, ce travail devrait sortir en 2026.
Guillemette Moreau-Pernet nous explique ici le principe de fonctionnement de la thérapie Vojta et son usage possible dans le soin des Troubles Neurologiques Fonctionnels.
La méthode Vojta : une approche neurophysiologique de la rééducation motrice
La méthode Vojta, ou locomotion réflexe, est une technique de rééducation neuromotrice découverte puis développée dans les années 1960 par le neuropédiatre tchèque Václav VOJTA [1].
Pour faire connaître cette nouvelle approche rééducative, le Professeur Vojta avait l’habitude de présenter cette méthode auprès de ses confrères et kinésithérapeutes lors de congrès et conférences donnés à travers l’Europe.
Ainsi, au milieu des années 1970, le Pr Vojta présenta son travail à Paris au Centre de Documentation et d’Information (CDI) pour la rééducation des infirmes moteurs cérébraux*, devant le Pr Guy Tardieu et le kinésithérapeute Michel Le Métayer, entre autres professionnels de santé. En 1975, dans le cahier n°64 du CDI, p20, les professionnels de santé s’accordent à « admettre que les systèmes réflexes sont applicables, utiles, voire même indispensables, dans l’approche thérapeutique de la motricité pathologique ».
La méthode Vojta est une technique de kinésithérapie qui est aujourd’hui utilisée dans de nombreux pays pour accompagner des patients de tous âges présentant des troubles moteurs d’origine neurologique ou fonctionnelle, ainsi que des déficits posturaux ou respiratoires.[2]
Concepts clés : stimulation sensorielle, activation cérébrale et réponses motrices
Le principe fondamental de la méthode repose sur l’application de pressions manuelles précisessur des zones corporelles définies, sur un patient placé dans une position spécifique (allongé sur le ventre, le dos, le côté, accroupi etc.).
Ces stimulations cutanées sont conçues pour activer de manière involontaire des schémas moteurs automatiques tels que ceux observés dans le développement ontogénétique normal des enfants lors de la première année de vie c’est-à-dire : le retournement, le ramper, la marche à quatre pattes et la marche. Ces réponses motrices sont également obtenus chez des personnes qui n’ont pas la capacité volontaire de les exécuter spontanément.
Sur le plan neurophysiologique, des études en imagerie et en électrophysiologie montrent que ces stimulations sensitives modifient l’activité cérébrale du système sensorimoteur. Par exemple :
- A travers des imageries IRMf, des chercheurs ont observé que la stimulation manuelle soutenue d’un point précis du piedselon le protocole Vojta induit des modulations d’activation dans des zones sous‑corticales, notamment au niveau du tronc cérébral et du cervelet, suggérant une modulation des réseaux moteurs centrauxplutôt qu’une simple réponse locale.[3]
- Des essais EEG ont montré que la stimulation tactile spécifique engage des aires corticales impliquées dans le traitement sensorimoteur et la planification du mouvement, comparativement à des stimulations non spécifiques.[4]
- Des études utilisant l’électromyographie et la spectroscopie indiquent des corrélations entre activité cérébrale et contractions musculairesinduites par la stimulation des zones cutanées activées lors de la pratique de la méthode Vojta, reflétant une interaction entre le cortex et les muscles.[5]
Ces travaux suggèrent ainsi que la stimulation neurologique agit à plusieurs niveaux :
- Sensoriel : la pression manuelle maintenue par le praticien active les afférences sensorielles cutanées et proprioceptives.
- Cérébral : cette entrée sensorielle est traitée par les réseaux cérébraux complexes, incluant le cortex moteur, les noyaux gris centraux dont le putamen, le cervelet et le tronc cérébral.
- Moteur : l’intégration de ces signaux peut générer des réponses motrices coordonnées, visibles au niveau musculaire avec l’apparition de mouvements plus ou moins globaux effectués activement, mais involontairement, par le patient.
Le mécanisme exact reste un sujet de recherche active. Cependant, l’ensemble des données contemporaines pointe vers une forme de neuromodulation du contrôle moteur plutôt que vers un simple réflexe spinal isolé.[6]
En kinésithérapie, déroulé type d’une séance avec la méthode Vojta
Le kinésithérapeute qui pratique la technique Vojta organise sa séance selon différents temps qui sont ceux-ci :
- Évaluation initiale : suite au bilan initial effectué par le thérapeute ayant pour objectif de révéler les déficits du patient, le thérapeute identifie alors les différentes zones à stimuler.
- Positionnement : le patient est positionné dans une posture définie et strictement tenue durant toute la durée de la séance. Afin de respecter des aspects biomécaniques importants pour voir apparaître l’activation de la locomotion réflexe.
- Stimulation manuelle : le thérapeute exerce des pressions précises sur des zones cutanées spécifiques. Ces pressions sont graduelles et contrôlées, permettant d’éviter toute douleur excessive.
- Observation des réponses : des réactions motrices involontaires peuvent apparaître au niveau du tronc, des membres ou de la respiration, même si le patient ne contrôle pas consciemment ces mouvements.
- Répétition : la répétition régulière de ces stimulations est un élément clé pour favoriser une plasticité neuronale et une amélioration fonctionnelle.
- Transmission : les gestes sont appris à l’entourage du patient afin que les exercices puissent être reproduits à la maison.
Effets observés chez les patients
Initialement utilisée dans le traitement des jeunes patients avec pour ambition de proposer des soins précoces à cette population, la technique Vojta est désormais tout aussi bien pratiquée chez l’adulte.
L’efficacité clinique de la méthode est étudiée dans diverses populations, avec des résultats variables selon les indications :
- Chez les nouveau‑nés et enfants avec retard de développement moteur, l’association de Vojta et d’autres techniques (comme Bobath) a montré une amélioration plus rapide du développement moteur que l’une ou l’autre méthode seule.[7]
- Dans des troubles posturaux ou asymétriques chez les nourrissons, des essais randomisés suggèrent une amélioration significative de la symétrie posturale après plusieurs semaines de thérapie par rapport à d’autres approches.[8]
- Certaines revues systématiques indiquent que la méthode Vojta peut avoir des effets positifs sur l’activité musculaire, l’activation corticale et l’équilibre dans des pathologies neurologiques de l’adulte, bien que la qualité des preuves soit encore limitée.[9]
- Une méta‑analyse récente inclut la thérapie Vojta dans des approches de stabilisation neuromusculaire pour des troubles musculosquelettiques comme les lombalgies, montrant une réduction de la douleur et du handicap fonctionneldans certains cas.[10]
Intégration dans les troubles neurologiques fonctionnels (TNF)
Chez les personnes atteintes de troubles neurologiques fonctionnels (TNF), qui regroupent des anomalies motrices sans lésion organique identifiable, l’objectif de la méthode Vojta est d’activer des schémas moteurs innés et de faciliter l’organisation sensorimotrice.
Bien que les preuves cliniques spécifiques aux TNF restent limitées, le cadre théorique consistant à engager les réseaux sensori‑moteurs par entrées tactiles répétées est pertinent et cohérent avec des approches thérapeutiques visant à stimuler la plasticité cérébrale et la motricité fonctionnelle.
Dans la mesure où le soin effectué reste non invasif et qu’il repose sur une stimulation sensitive, il est intéressant de pouvoir essayer cette technique à l’occasion d’un soin de kinésithérapie.
Conclusion
La méthode du Professeur Vojta est une technique de rééducation neurophysiologique basée sur des stimulations tactiles précises qui activent des schémas moteurs involontaires et mobilisent des réseaux sensorimoteurs au niveau cérébral et spinal [11].
Même en l’absence de contrôle volontaire, cette technique de kinésithérapie peut soutenir la rééducation motrice [12] et compléter d’autres approches thérapeutiques chez les personnes présentant des troubles neurologiques fonctionnels.
Introduite dans les années 1960 par Václav Vojta [13], cet outil de rééducation bénéficie d’une reconnaissance internationale et d’un corpus scientifique croissant qui documente ses effets cliniques et neurophysiologiques. Cette longue expérience et la diversité des études menées à travers le monde témoignent de la solidité scientifique et de la pertinence clinique de la méthode Vojta pour la rééducation motrice.[14]
Témoignage d’une patiente atteinte par un TNF, ayant accès à la thérapie Vojta dans sa rééducation.
Virginie R., 49 ans, Doctorat en Nutrition Humaine, Puy-de-Dôme.
Pouvez-vous nous dire quand avez-vous été diagnostiquée TNF ? Et quels sont vos symptômes ?
En 2021, le service spécialisé en TNF du professeur Saoud à l’hôpital Pierre WERTHEIMER de Lyon a posé le diagnostic de TNF sur mon syndrome.
Mes symptômes se manifestent par une parésie de l’hémicorps gauche entrainant une réduction importante de ma mobilité et aussi une diminution de l’agilité de ma main gauche.
Quand j’ai rencontré Guillemette Moreau-Pernet en août 2025, j’avais besoin d’aide pour monter les marches d’un escalier, j’utilisais un bâton de marche pour de cours déplacements et j’avais besoin d’un fauteuil roulant pour me déplacer sur des distances de plus de 100 m comme pour aller au marché ou visiter une ville.
J’avais également besoin d’aide pour cuisiner et je ne pouvais pas faire mes courses toute seule.
Quelle était votre prise en charge en kinésithérapie avant de commencer la technique Vojta avec Mme Moreau-Pernet ?
Je suivais la prise en charge recommandée par le service du Pr. Saoud, à savoir 1 à 2 séances par semaine de kinésithérapie active utilisant des mouvements globaux et un détournement de l’attention par des tâches cognitives ou motrices (conversation, ballon).
J’avais transmis le document dédié à mon kinésithérapeute qui ne connaissait pas les TNF. Ces exercices entrepris m’ont permis de garder une bonne condition physique mais je n’ai noté que de petites améliorations sur mes symptômes.
Pour vous, comment se passe une séance de thérapie Vojta ?
Lors des 2 premières séances, je n’ai pas ressenti grand-chose à part de petits tressaillements musculaires au niveau des mains et jambes.
Par la suite, lors des séances suivantes, j’ai été spectatrice de l’apparition d’importants mouvements, que je qualifierais de « réflexes », qui sont apparus à droite au niveau du bras et de la main.
Au fil des séances ces mouvements s’étendent aux quatre membres et même à la tête. Les séances ne sont pas toujours agréables mais largement supportables et impressionnantes du fait de l’ampleur et la rapidité des mouvements involontaires engendrés.
Désormais, pendant la séance, ces mouvements involontaires activent tout mon corps et me font passer de la position plat ventre à la position quatre pattes. Je laisse aller mon corps et trouve incroyable de le voir réagir ainsi alors même que la kinésithérapeute ne fait qu’appuyer de façon prolongée sur une zone de mon talon.
Mme Moreau-Pernet a appris cette stimulation à mon mari, qui peut la reproduire à la maison. C’est très pratique et indispensable. Nous pouvons envisager de partir en vacances sans craindre de devoir arrêter les soins.
Quels sont les bénéfices de cette technique sur vos symptômes ?
Après les séances, je me sens bien et légère.
Après 2 semaines, j’ai commencé à noter des améliorations avec une diminution de la tension musculaire dans mon côté gauche, une meilleure mobilité de ma hanche et main gauches.
En pratique, je peux de nouveau monter les marches d’un escalier, allonger mes pas, cuisiner et je suis retournée faire mes courses seule au bout d’un mois de traitement !
Cette technique est fantastique et sources d’espoir.
Par conséquent, ma santé mentale s’est aussi améliorée.
Quelles seraient vos recommandations pour améliorer la prise en charge des patients TNF avec la thérapie Vojta ?
Tout d’abord, il faut faire connaître la thérapie Vojta aux praticiens (notamment kinésithérapeutes, neurologues, médecins généralistes et psychiatres) et aux patients.
Il n’y a que quelques kinésithérapeutes formés en France ! Puis, il faudra former des kinésithérapeutes, évoquer ce sujet pendant les études de médecines ou de kinésithérapie.
Il existe des études scientifiques aujourd’hui sur l’impact de la thérapie Vojta sur certaines pathologies mais pas sur les TNF. Ces études ont des limites et biais avec notamment un faible nombre de patients dans les cohortes étudiées. Étant donné ma formation scientifique (doctorat en nutrition humaine), je recommanderais de financer et conduire des études cliniques pour mieux comprendre l’effet de la thérapie Vojta sur le système nerveux et moteur de patients TNF. Cela permettra d’assoir la crédibilité de la technique et son utilisation en routine dans la prise en charge des patients NTF.
Quand une technique fonctionne, il faut le faire-savoir et l’utiliser !
[1] https://www.vojta.com/en/the-vojta-principle/vojta-therapy?
[2] https://de.wikipedia.org/wiki/Vojta-Therapie?
[3] Hok P. Modulation of the sensorimotor system by sustained manual pressure stimulation. Neuroscience. 2017;348:11–22.
[4] Sanz-Esteban and al. Cortical activity during sensorial tactile stimulation in healthy adults through Vojtatherapy. A randomized pilot controlled trial. Neuroeng Rehabil. 2021 Jan 21;18:13.
[5] Sánchez-González JL, Díez-Villoria E, Pérez-Robledo F, Sanz-Esteban I, Llamas-Ramos I, Llamas-Ramos R, de la Fuente A, Bermejo-Gil BM, Canal-Bedia R, Martín-Nogueras AM. Synergy of muscle and cortical activation through Vojta reflex locomotion therapy in young healthy adults: a pilot randomized controlled trial. Biomedicines. 2023 Dec 1;11(12):3203.
[6] Hok P, Hlustik P. Modulation of the human sensorimotor system by afferent somatosensory input: evidence from experimental pressure stimulation and physiotherapy. Biomed Pap Med Fac Univ Palacky Olomouc Czech Repub. 2020 Dec;164(4):371–9.
[7] Parau D, Butila Todoran A, Barcutean L, Avram C, Balasa R. The benefits of combining Bobath and Vojta therapies in infants with motor development impairment—a pilot study. Medicina (Kaunas). 2023 Oct 23;59(10):1883.
[8] Jung MW, Landenberger M, Jung T, Lindenthal T, Philippi H. Vojta therapy and neurodevelopmental treatment in children with infantile postural asymmetry: a randomised controlled trial. J Phys Ther Sci. 2017 Feb;29(2):301–6.
